Valeurs et avenir des corps intermédiaires

George Bailey, désespéré par une banqueroute annoncée, seul, un soir de Noël, accoudé à la rambarde d’un pont, s’apprête à mettre fin à ses jours en se jetant dans la rivière en contrebas. Contre toute attente, échappant à son désespoir un cours instant par un cri d’appel à l’aide, Il sauvera Clarence de la noyade.


Ce cher Clarence n’était pas là par hasard…Sa présence providentielle va révéler à George, grâce à la magie du cinéma à travers un flash back sur sa vie, tous les bienfaits que son existence a permis autour de lui, pour sa famille, ses amis, sa ville et beaucoup d’anonymes qui sans la vie exemplaire de cet homme, auraient eu un destin désastreux. George Bailey est un homme discret, humble, travailleur et bienveillant, à tel point que son existence peut en paraître transparente. La banqueroute ne fait qu’illustrer cette « pauvre vie » et pourtant grâce à Clarence…

Ce scénario porté à l’écran en 1946 par Frank Capra dans « La vie est belle » avec James Stewart dans le rôle de George est un chef d’œuvre d’espérance et illustre parfaitement ce que l’engagement, la solidarité, le goût du bien commun est déterminant pour la vie de chacun. Ainsi, faut-il arriver au moment tragique de la volonté de George d’en finir avec la vie, pour que ceux qui ont reçus et celui qui a donné s’aperçoivent que tout cela a du sens et est si précieux. Clarence, qui incarne le rôle d’un ange voulant « gagner ses ailes » en sauvant George, nous révèle, sans que nous ne nous en apercevions, que l’engagement pour le bien commun, irrigue la vie de chacun et de la cité d’un ruisseau porteur de sens et d’espérance.

Si nous faisions le même exercice qu’imposa Clarence à George en nous imaginant ce que serait notre environnement social et économique sans l’existence des corps intermédiaires, nous serions stupéfaits de découvrir des pans entiers de notre économie et système social en panne, tant la contribution dans les domaines de la formation, de l’excellence technique, de la performance économique, du progrès social etc., sont importants. Si les corps intermédiaires sont reconnaissants d’un pays qui a permis leur naissance et leur développement, le pays peut-être fier et redevable de tout ce que ces instances ont donné en retour.
Aussi, on ne peut s’inscrire dans un parcours d’excellence et de façon pérenne, sans que cela repose sur des principes et des valeurs.

Tout d’abord le principe de solidarité

Cela peut paraître si évident et pourtant ! Notre monde moderne est un appel permanent à l’hédonisme et à la satisfaction la plus immédiate des désirs que personne n’a le droit de nous refuser. Nous sommes en quelque sorte devenus de grands enfants gâtés et voyons le bien commun comme une accumulation de désirs individuels. La solidarité, il n’y a qu’à la « sous-traiter » ; après tout, on paie pour cela ! Autant dire qu’une telle philosophie tue toute solidarité. Placer des personnes âgées en maison de retraite peut aider les familles à ce qu’une prise en charge par des professionnels les soulage (familles et personnes âgées) mais ne remplacera jamais l’amour porté par les proches qui reste indispensable. Seul l’engagement gratuit, le don non calculé donne un sens à la solidarité.

Dans nos instances professionnelles il en est de même. La cotisation versée, même si elle demeure indispensable et nécessaire pour structurer l’outil collectif, ne remplacera jamais la gratuité du don des adhérents qui iront représenter leurs collègues pour la défense du bien commun. Ce goût de l’engagement est à cultiver et développer dans un contexte peu porteur certes, mais c’est une valeur que l’on peut qualifier d’intrinsèque de l’Homme parce tout simplement elle donne du sens à sa vie et en l’occurrence à sa vie professionnelle.

Lorsque des entrepreneurs du bâtiment sont allés à la rencontre sur plusieurs années, d’élèves de lycées ou collèges, cela a permis de redresser une image que le bâtiment ne méritait pas, et au-delà, susciter des vocations chez certains jeunes. Pour certains d’entre eux, si, depuis cette rencontre ils ont acquis une qualification professionnelle, ils font parti aujourd’hui de ceux qui ne connaissent pas de problème d’emploi. Ce temps donné par les entrepreneurs est un temps plus que gagnant ! Il redresse notre image sociale, nous réconcilie avec le corps enseignant et nous donne de futurs talents dont nos entreprises ont tant besoin. Je peux en témoigner. Sur 10 ans, à l’échelle d’un département, nous pouvons constater une montée en qualité et de la motivation des jeunes pour venir vers nos métiers. Cela ne fera pas la une des journaux mais un arbre qui pousse ne fait pas de bruit et en plus, bien greffé il donne des fruits.

La réussite d’un corps intermédiaire : le principe de subsidiarité.

En politique, ce principe repose sur le fait qu’une responsabilité doit être prise au plus petit niveau d’autorité publique compétent. Mis à l’œuvre dans un corps intermédiaire, ce principe ramène l’efficacité de l’action en recherchant le niveau le plus pertinent et le plus proche des adhérents.

Il me semble qu’à l’image de Mr Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, les actions menées par la Fédération Française du Bâtiment ainsi que la CGPME s’inspirent de ce principe, à travers leur maillage territorial (Région, Département) mais aussi grâce à leur organisation verticale d’Unions et Syndicats de métiers.

Ce principe reste délicat à appliquer car la tentation est grande, surtout dans un pays Jacobin, de faire à la place de… et dans le sens inverse, tout ce qui vient d’en haut ne nous concerne pas… C’est donc un subtil équilibre de respect descendant et ascendant qui doit s’établir. Deux pistes ou valeurs indissociables du principe de subsidiarité sont la compétence et la suppléance.
Comme en entreprise, l’autorité, la vraie, s’appuie avant tout sur la compétence. Des permanents compétents, et des élus qui s’engagent dans l’exercice de leur mandat à s’informer ou se former pour être crédibles sont un des piliers de la bonne application du principe de subsidiarité. Quant à la suppléance, lorsque que certains sujets excèdent les capacités d’une petite entité, l’échelon supérieur a alors le devoir de jouer son rôle. C’est donc sur un registre d’autorité acceptée et partagée que doit s’établir le mode de fonctionnement au sein d’un corps intermédiaire mais aussi au-delà.

En effet, cette règle de subsidiarité doit être celle de son environnement immédiat. Dans les relations qu’un corps intermédiaire établit avec son autorité dite de tutelle, la règle doit être la même pour un juste équilibre. Si, l’influence que peut porter l’autorité politique ou publique sur un corps intermédiaire n’est pas empreinte des principes et valeurs développés ci-dessus, cette autorité se transforme en autoritarisme et en retour l’apport sociétal se réduira à néant et deviendra le creuset de frustrations qui au fil des années peut se transformer en jacquerie comme l’histoire nous l’a montré. En retour, un corps intermédiaire ne prenant pas acte de la chance d’évoluer dans un environnement où son action est reconnue et donc efficace, sera politiquement stérile, s’activera autour d’un lobbying médiocre et se videra de l’intérieur en perdant ses adhérents.

La solidarité, pour la défense et la promotion du bien commun avec comme valeur la logique du don, la subsidiarité, empreinte de compétence et de rapports équilibrés sont les fondations pour bâtir des organisations pérennes. Cependant, il faut être lucide et dans un monde où les valeurs portées par ces principes ne sont plus transmises naturellement d’une génération à une autre, les défis sont grands devant nous pour tenir le ciment indispensable que sont les corps intermédiaires pour notre pays.

« Il est plus facile de construire un Airbus A 380 que d’amener un enfant à l’âge adulte en faisant de lui un Homme debout » [1]. Ce que matériellement nous créons reste en l’état quand nous disparaissons. Pour les êtres humains c’est un éternel recommencement. Chaque naissance est un pari sur l’avenir et tout est à réapprendre et donc pour nous adultes à transmettre. Si nous maîtrisons la transmission d’une technique, d’un savoir faire, transmettre des valeurs s’avère beaucoup plus délicat. Là, est l’enjeu et l’avenir des corps intermédiaires…et de la société.

Savoir dire "Stop"

On peut donc être inquiet car si la réussite et la pérennité reposent sur des principes et valeurs dont la société actuelle se laisse déposséder, l’avenir n’est pas rose. Et pourtant, ces valeurs existent, puisqu’elles font parties intrinsèquement de l’Homme et surtout le rendent heureux lorsqu’elles sont activées. C’est pourquoi j’ai utilisé le terme « déposséder ». Rien ne nous empêche de dire stop ! Arrêtons de nous laisser déposséder. L’engagement, la solidarité, le don, la responsabilité… Soyons exigeants sur ces valeurs.

L’exigence ne déçoit jamais. Les Hommes d’aujourd’hui n’ont jamais eu autant besoin de repères. Appliquons-les à nous-mêmes et au sein des corps intermédiaires. Restons cohérents, soyons ce en quoi nous croyons. Ces valeurs sont des valeurs d’adhésion à un projet commun. Témoignons de ces valeurs auprès de la jeunesse et accueillons-les dans nos instances sur ces fondations. Pensons à mieux être qu’à mieux vivre. Là est la vraie convivialité, là est tout simplement, la Vie.

Donner du bon sens

Ne lâchons pas ces valeurs et cultivons le bon sens. Les turbulences actuelles de la planète finance, ne sont-elle pas le fruit de la perte de bon sens ? Plus de 35 ans de budget national déficitaire n’est-ce pas là aussi un abandon collectif de la réalité qui finit toujours par nous rattraper ? Nous devons sortir du « doux et mou » pour du fond et de l’action.
Alors oui, les corps intermédiaires ont de l’avenir en capitalisant, développant et en transmettant les valeurs [2] sur lesquelles ils se sont construits en évitant toutefois deux écueils :

- Le premier, très actuel, dans notre société de l’immédiateté : l’espace temps. Il n’est pas celui d’une échéance électorale ou d’une mandature. En paraphrasant Hegel [3] qui écrit que « rien de grand ne s’est jamais accompli dans ce monde sans passion », on peut dire aussi que rien de grand ne se fait sans patience. N’oublions pas que nous ne travaillons pas uniquement pour nous même mais aussi pour ceux qui nous suivent.

- Deuxième écueil, celui de l’enfermement. L’ouverture est indispensable et tout en restant ferme sur ses principes, il faut savoir rester à l’écoute du monde. Un corps un intermédiaire se doit d’être la respiration d’une société même si cela implique parfois de prendre son souffle par vent contraire. Il n’est en aucun cas un électron libre et son action se doit d’être transparente et avant tout sociétale.

A nous, femmes et hommes de convictions, de prendre à bras le corps cette « philosophie du bon sens ». L’avenir se dessinera par notre action. Soyons (restons) au rendez-vous de notre temps. Notre vie ne peut qu’en être plus belle.

Au fait, une idée : et si on se projetait « La Vie est Belle » de Capra ?

François Asselin

P.S. Je vous recommande la lecture de l’excellent travail produit par des membres de la CGPME à travers l’essai “Ethique et CGPME, Notre valeur ajoutée c’est l’Homme”

[1Extrait d’une interview de Monseigneur d’Ornellas Archevêque de Rennes

[2lire “Ethique et CGPME, notre valeur ajoutée c’est l’Homme”

[3Georges Friedrich Hegel Philosophe Allemand (1770-1831)

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